Sabiti Mabe — le chef Lokele de l’indépendance
Représentant des communautés riveraines lokele et urbaines de Stanleyville, Sabiti Mabe fut l’un des deux chefs coutumiers de la Province Orientale à signer les Résolutions de la Table Ronde de Bruxelles en 1960. Quatre ans plus tard, il fut exécuté par les rebelles Simbas.
Le chef des Arabisés
À Stanleyville (l’actuelle Kisangani), l’autorité coutumière sur les populations urbaines et riveraines portait le titre administratif de « Chef du Secteur des Arabisés ». Cette appellation, héritée de l’histoire — la ville fut le point de chute des marchands swahilis de Tippu Tip, mêlés aux Lokele et aux Wagenia — recouvrait en réalité une large part de la population lokele urbanisée. Sabiti Mabe, dont le nom même trahit cette acculturation à la culture swahilie, était l’autorité coutumière suprême de ce complexe social.
La Table Ronde de Bruxelles (janvier-février 1960)
En janvier 1960, la délégation coutumière de la Province Orientale à la Table Ronde politique de Bruxelles comptait deux membres effectifs : François Kupa et Sabiti Mabe. Ce dernier siégea au Palais des Congrès pendant un mois, dans le climat tendu où le gouvernement belge espérait faire des chefs un rempart face au nationalisme de Patrice Lumumba.
Pour Sabiti Mabe, chef d’une zone cosmopolite et riveraine dépendant de la libre circulation sur le fleuve, les intérêts de son secteur s’alignaient sur le maintien de l’unité économique du pays : le commerce lokele avait besoin d’un Congo ouvert, pas d’une balkanisation.
La signature du 20 février 1960
Le 20 février 1960, à la clôture de la Table Ronde, les Résolutions fixant l’indépendance au 30 juin 1960 furent signées. En tant que membre effectif, Sabiti Mabe apposa sa signature au bas de ce document historique — inscrivant son nom parmi ceux qui engagèrent la Province Orientale dans l’aventure de l’indépendance.
Le drame de 1964
L’indépendance proclamée, la Province Orientale devint le bastion du nationalisme lumumbiste. En 1964, la rébellion Simba s’empara de Stanleyville et instaura un régime de terreur visant les « intellectuels » et l’autorité traditionnelle. Sabiti Mabe fut exécuté au pied du monument Lumumba, parmi les victimes nommément citées dans les rapports de la CIA et des Nations unies : « the chief of the arabized district, Sabiti Mabe… were victims of the most savage acts… killed with machetes, beaten to death or burned alive. »
Une mémoire à restaurer
Redécouvrir le nom de Sabiti Mabe, c’est restaurer une part manquante de l’histoire de la RDC : l’indépendance ne fut pas seulement l’œuvre des leaders politiques, mais aussi celle de chefs traditionnels qui tentèrent de faire le pont entre deux mondes. Les Lokele, peuple du fleuve, avaient leur représentant à la table des décisions. Que ce représentant ait fini massacré quatre ans plus tard rappelle la fragilité des institutions congolaises naissantes.