Kisangani décodé — Derrière les kiosques démolis, qui décide de la place de chacun ?
Kisangani décodé — Derrière les kiosques démolis, qui décide de la place de chacun ?
Circulation, petit commerce, autorisations et relocalisation : comprendre ce que révèle la campagne contre les « constructions anarchiques ».
Sur une grande artère de Kisangani, un matin ordinaire. Un homme déplie sa table, aligne ses savons, ses sachets, ses aiguilles. Un peu plus loin, une femme marche sur la chaussée, parce que le trottoir est occupé. Deux besoins légitimes qui se heurtent sur le même bout de rue — et c'est de là que la question part : dans une même ville, comment le droit de circuler et la possibilité de travailler trouvent-ils chacun leur place ?
Un trottoir, deux nécessités
Un trottoir, c'est fait pour marcher. Un kiosque, c'est fait pour vivre. Dans une même ville, ces deux phrases se contredisent tous les matins.
D'un côté, il y a le droit de circuler : les piétons, les motos, les marchandises qui doivent passer. La mairie le dit sans détour — les constructions qui occupent l'espace public « entravent la circulation des personnes et des biens » — et l'ACP comme Le Baromètre relayent cette position.
De l'autre, il y a la possibilité de travailler. Pour beaucoup de familles, un étal n'est pas un meuble posé au hasard : c'est le revenu du jour, l'école des enfants, le sac de riz du soir. L'activiste Francis Molenge le rappelle via Kis24.info : la Tshopo est fragilisée par sa proximité avec l'Ituri et les Kivus, et Kisangani accueille des déplacés qui survivent grâce à ces petites activités.
Une ville ne se décrète pas propre depuis un bureau. Mais elle ne se décrète pas solidaire non plus. Le vrai sujet, ce n'est pas « qui a raison ». C'est de savoir où l'on met chaque chose — et qui décide.
Ce que la mairie a décidé
Selon Le Baromètre, le maire Delly Likunde Litawehe applique un arrêté urbain signé le 20 juillet 2026, en vigueur dès sa signature. Il prévoit une commission de démolition chargée d'agir « sans délai », composée des bourgmestres des six communes, des commandants des districts urbains de la Police nationale congolaise et de la brigade d'assainissement de la mairie.
Deux choses à ne pas confondre. Le matériau, d'abord : le bois, la branche ou la tôle ne rendent pas automatiquement une construction illégale. Ce qui compte, c'est aussi l'implantation — l'endroit où la chose est plantée, et sa conformité aux règles d'occupation de l'espace public. L'« emprise publique », autrement dit cette bande de ville qui appartient à tout le monde — le trottoir, l'accotement, le dégagement devant un bâtiment public. Personne ne s'y installe comme chez soi. Encore faut-il savoir où la règle commence et où elle s'arrête.
Les lieux visés, ensuite : les abords des résidences officielles et les grandes artères, avec une priorité autour du marché central.
La chronologie tient en quelques dates. Le 22 juillet, l'ACP décrit déjà des démolitions autour du marché central. Le 24 juillet, le caucus des députés provinciaux — Senold Tandia, Freddy Yuma, Joseph Yule — est reçu par le maire : soutien au principe, demande de relocalisation. Le 9 septembre, le maire remet la mesure « sur le métier », selon Le Baromètre. Entre le 24 juillet et le 9 septembre, fin août et début septembre, la police détruit des kiosques en bois sur les emprises, selon des sources locales.
Pourquoi maintenant ? Le maire donne sa version : la campagne répond à des instructions de sa hiérarchie à Kinshasa, pour faire respecter les normes d'urbanisme. C'est une déclaration, pas la preuve d'un plan unique venu d'en haut. Des opérations comparables ont eu lieu ailleurs — Kinshasa, Kananga, Kindu — mais des ressemblances ne font pas un dispositif national.
Ce que signifie perdre son emplacement
Une démolition vue d'un drone, c'est un alignement qui se redresse. Vue du sol, c'est une planche arrachée, une activité qui s'arrête et un lendemain sans recette. Aucune source ne donne le nombre de commerçants ou de ménages touchés — aucun décompte vérifié n'a été publié.
Ce que les sources rapportent, c'est la manière. Des commerçants et des élus dénoncent des destructions « sans sommation préalable » — une accusation, pas un constat général sur toutes les interventions. Dès le 22 juillet, le député provincial Senold Tandia a demandé un moratoire : « On ne peut pas assainir une ville en condamnant des familles à la faim. »
Francis Molenge ajoute quatre reproches concrets : le flou sur les distances réglementaires, l'absence d'alternatives techniques (quels matériaux sont tolérés ?), le besoin d'un délai de grâce pour se conformer, et la nécessité de vulgariser les règles avant de les faire respecter. Sa formule mérite d'être citée telle quelle : « L'autorité publique ne peut légitimement exiger le respect des lois sans veiller au préalable à leur accessibilité et à leur compréhension par le plus grand nombre. »
C'est un argument, pas encore un jugement — et il faut le dire clairement : le texte intégral de l'arrêté n'a pas été obtenu, et un résumé de presse ne permet pas de se prononcer sur la légalité de chaque démolition.
Qui a permis ces installations ?
Voilà la question qui fâche. Si une construction est jugée irrégulière, comment a-t-elle pu s'installer — et depuis quand occupait-elle cet emplacement avant d'être visée par la mesure ?
Le 9 septembre, le député national Patrick Matata Makalamba plaide pour sanctionner les agents ayant délivré des titres d'occupation. C'est une déclaration politique, pas une preuve de corruption. La question qu'il soulève, elle, reste ouverte et délicate : un contrôle qui commence par le bas de l'échelle risque de laisser intact le haut. Le maire lui a répondu en le félicitant, se disant « ouvert pour le développement de la ville ».
Le sujet est sensible ici. À Kisangani, la question des titres revient comme un refrain : conflits fonciers, expropriations contestées. On pourrait rapprocher ça du Plateau-Médical, en avril 2026 : un projet de camp militaire y avait provoqué des violences et la destruction de biens. Un député national avait alors demandé de vérifier les titres des occupants. Mais les deux contextes ne sont pas directement comparables — d'un côté une occupation commerciale d'emprises, de l'autre un projet militaire — et la portée de cet épisode dépasse le cadre de cet article. On s'en tient ici à ce que les sources de la campagne rapportent.
Il reste à ce stade bien des questions ouvertes : quel document les occupants peuvent-ils présenter, quelle autorité l'a délivré, et pour quel usage de l'espace ? Aucune des sources consultées ne répond pour l'instant.
La promesse d'un autre lieu
Démolir, c'est facile à filmer. Reloger, c'est plus long — et beaucoup moins photogénique.
Fin juillet, le maire présente un site de recasement, et une descente conjointe — maire et députés — est annoncée pour le lendemain. Mais ni la réalisation de cette visite ni l'ouverture effective du site ne sont confirmées dans nos sources : rien ne permet de dire qu'il soit aujourd'hui ouvert ou occupé.
C'est pourtant là que tout se joue. Un site de recasement n'est pas un cadeau : c'est un indicateur. S'il existe vraiment, la mesure devient un déménagement. S'il reste sur le papier, elle devient une soustraction.
Alors on suivra trois choses : les distances réglementaires seront-elles chiffrées et publiées ? les matériaux autorisés seront-ils précisés noir sur blanc ? et le site de recasement, où en est-il exactement ?
Ce que la diaspora doit regarder au-delà des images
Les vidéos de kiosques qui tombent tournent vite. Le problème, c'est qu'une image de démolition, à elle seule, ne montre ni ce qui a précédé ni ce qui suivra.
La suite ressemble à quoi ? À des artères qui se rouvrent, à des piétons qui ne marchent plus sur la chaussée — mais aussi, on l'espère, à des vendeurs qui retrouvent une place. Des déplacés qui continuent de manger. Des enfants qui n'ont pas à changer d'école parce que leurs parents ont perdu leur table.
Regarder au-delà des images, c'est refuser deux raccourcis. Le premier : croire qu'une ville qui démolit a nécessairement une solution en réserve pour les activités déplacées — rien ne l'atteste encore. Le second : réduire ce sujet à une volonté de détruire le petit commerce — ce qui n'est pas démontré non plus. Ce qui est établi, c'est que la ville a un problème d'espace. Ce qui reste à vérifier, c'est de savoir si elle apporte une réponse à celles et ceux qui occupaient ces emprises.
Poser la bonne question, c'est déjà la moitié du travail. Alors posons-la franchement : dans votre quartier, qui décide de la place de chacun — la loi, le titre, ou le silence ?
État des sources. Cet article s'appuie sur l'ACP (22/07 et 09/09/2026), Le Baromètre (juillet et septembre 2026), Kis24.info (septembre 2026) et Radio Okapi (11/08/2026, contexte national). Les déclarations de la mairie et des élus sont attribuées à leurs auteurs. Ce qui n'est vérifiable dans aucune source est signalé comme tel : pas de décompte des personnes touchées, ni confirmation de l'ouverture du site de recasement. Le texte intégral de l'arrêté n'étant pas disponible, l'article ne se prononce pas sur la légalité de chaque démolition.