Contes et fables lokele — la bibliothèque que personne n’a écrite
Entre Kisangani et Isangi, les Lokele n’ont jamais rangé leurs histoires dans un livre. Ils les ont portées dans la voix. Voici l’autre versant de leur mémoire : proverbes, fables, chansons de pirogue, devinettes.
Une bibliothèque que personne n’a écrite
Imaginez la scène. Le fleuve respire dans la nuit. La pirogue est tirée sur la berge, les poissons grillent sur la braise. Les enfants se serrent autour des anciens. Et la parole se lève — pas un discours, une histoire. Celle d’une tortue trop maligne pour être honnête, d’un léopard trop sûr de lui pour être prudent, d’un singe trop bon pour ce monde.
Ces récits, les Lokele ne les ont jamais écrits. Ils les ont portés dans la voix, de génération en génération, comme on porte l’eau du fleuve sans jamais la renverser. C’est cette littérature invisible que nous ouvrons ici — comme on soulève le couvercle d’une pirogue retournée.
Jusqu’au jour où un missionnaire anglais a décidé d’en dresser le catalogue. John Carrington arrive à Yakusu dans les années 1920, pour la Baptist Missionary Society. Il y restera près de trente ans. Linguiste, il apprend le lokele comme on apprend un fleuve : par ses courants, ses remous, ses profondeurs. Toute sa vie, il écoute — les batteurs de lokole, le tambour à fente, les anciens, les femmes qui chantent en piochant la pirogue. En 1975, il rassemble un corpus de proverbes. Son introduction, publiée à titre posthume en 1991 dans les Annales Aequatoria, est un trésor discret : la carte complète des genres de la parole lokele. Carrington y range huit familles. Huit tiroirs.
Huit tiroirs pour la parole
*Le premier tiroir, c’est liolo — la phrase, la sentence.* La parole dans sa forme la plus nue. Et déjà, un proverbe dit tout : « Tu te disputes sans connaître les paroles convenables. » Autrement dit : on parle beaucoup, on écoute peu, et la dispute naît de cette négligence. Une philosophie de la conversation en une phrase.
*Le deuxième, lilingo, c’est l’épigramme — le proverbe qui vise une personne précise, qui dit son caractère sans la nommer. Une flèche déguisée en compliment. Carrington le rapproche du verbe olingola*, « imiter, suivre de près » : le proverbe colle à la personne comme une ombre bien informée.
*Le troisième, ikoko, c’est le proverbe proprement dit. Et son étymologie vaut une leçon. Le préfixe i- est un diminutif : ikoko est le petit de likoko, « clou, pieu ». Un proverbe, chez les Lokele, c’est donc littéralement un outil qui cloue — qui fixe une pensée, qui plante un argument dans le sol de la discussion pour qu’il ne s’envole plus. La prochaine fois qu’on vous « cloue le bec » d’une formule bien frappée, dites-vous que vous venez d’entendre un ikoko* lokele.
*Le quatrième, lombilambila, ce sont les phrases tambourinées.* Là, la parole quitte la bouche et passe par le bois : les sobriquets de gong, frappés sur le lokole. Et voici le détail savoureux : là où les proverbes cherchent la brièveté, les tambourineurs cherchent la longueur — la redondance du langage tambouriné les force à allonger. Chaque village connaît ainsi le nom tambouriné de chacun, une sorte de pseudo frappé dans le bois, bien avant l’heure des réseaux sociaux. Un écolier de Yakusu portait pour sobriquet : « Ne te moque point de la peau noire, car chaque homme en a une. » Un instituteur de Yaasendo : « Palmier plein de fourmis qui piquent — on y grimpe, on enlève les fourmis. » On frappe, le fleuve porte.
*Le cinquième tiroir — le plus important pour notre sujet — c’est wisha : la fable. Le mot désigne aussi la danse, et ce n’est pas un hasard : la fable lokele se joue, se mime, se vit. Les acteurs ? Des animaux, avec une distribution immuable. La vedette, la tortue, eulu. À ses côtés, l’antilope naine, mboloko, la prouesse et la ruse. Et le vilain, presque toujours, le léopard, ngoi — ou sa compère la civette, likalakala*. La tortue contre le léopard : le petit lent contre le grand rapide, le rusé contre le fort. Ici, c’est la carapace qui berne les griffes.
Carrington note encore ceci : les bisha sont bien plus longues que les proverbes, mais elles s’y rattachent. Plusieurs histoires se terminent en citant un proverbe, comme si la fable entière n’était que la démonstration d’une vérité déjà connue — un habit de théâtre pour une morale. Et certains proverbes font allusion aux fables, et ne se comprennent que si l’on connaît les histoires. La fable, c’est le proverbe qui prend le temps de s’habiller. Le proverbe, c’est la fable qui a fini de courir.
*Le sixième, bombila, ce sont les histoires inventées pour expliquer une situation.* Ici, les acteurs sont des humains, plus des animaux — un court roman familial du village. Et Carrington cite pour l’illustrer un proverbe d’une drôlerie féroce : « Le propriétaire d’une latrine n’a pas besoin d’une histoire explicative quand il s’en sert. » Traduction libre : celui qui sait n’a que faire des prétextes.
*Le septième, bocle, c’est la chanson.* Plusieurs proverbes se chantent. Celui qu’on entend à l’enterrement d’un jeune mort, alors que ses parents sont encore en vie — perdre un enfant, une des choses les plus dures qui soient : « L’Esprit n’a pas de connaissances ; le bananier, lui, sait bien. » Le bananier connaît la saison, le rejet, la mort qui donne naissance au suivant. L’Esprit, lui, ne sait pas pourquoi un jeune part avant ses parents.
Mais la perle de ce tiroir, ce sont les *chansons de pirogue, les ngambi***. La pirogue est la seconde maison des Lokele, et la chanson fait pagayer ensemble, dans le rythme. Carrington en transcrit une, de quatre vers :
Si mon enfant pleure, mon cœur pleure ;
venez avec mon enfant ici —
une mère n’est jamais lasse de son enfant.
Quatre vers. Un cœur de mère qui saigne sur l’eau. On imagine la pirogue chargée, les pagaies qui plongent ensemble, et chaque rameur qui pense à son enfant resté au village. La littérature lokele ne se lit pas : elle se pagaye.
*Le huitième et dernier, taluwa, ce sont les devinettes. Le nom vient de la formule qui les ouvre : taluwa…*, « sachez d’abord ». La devinette commence par un appel — écoutez d’abord, avant que je ne vous tende le piège. Exemple : « On ne frappe pas l’épouse du chef à la figure. » Réponse ? Une liane rotang, épaisse d’épines. Ceux qui ont déjà marché dessus comprendront très bien pourquoi on la compare à une épouse de chef qu’on ne frappe pas impunément.
Huit tiroirs : la phrase, l’épigramme, le proverbe-clou, le sobriquet tambouriné, la fable, l’histoire explicative, la chanson, la devinette. Et regardez ce que la liste ne contient pas : pas de « grands textes sacrés » figés, pas de littérature d’élite. Tout est parole vivante, qui se joue, se chante, se tambourine, se devine. La littérature lokele est un sport d’équipe.
Le conte du singe — une histoire de 1911
Un catalogue, même parfait, reste un meuble. Il faut ouvrir les tiroirs et en sortir une histoire. Et là, la recherche bute sur un fait qu’il faut dire franchement : il n’existe aujourd’hui aucun recueil moderne de contes lokele publié. Aucun livre intitulé « Contes lokele » ne vous attend à la librairie. Les fables vivent dans les mémoires, dispersées dans les travaux des missionnaires et des linguistes, dans des mémoires universitaires jamais numérisés. Une littérature qui n’a jamais été rassemblée — ce qui rend d’autant plus précieux le document qui suit.
En 1911, un autre missionnaire de Yakusu, H. Sutton Smith, publie ses souvenirs : Yakusu, the very heart of Africa. Au fil des pages, il transcrit un conte lokele recueilli sur le terrain, « A Lokele Story ». Le voici, dans sa simplicité terrible.
Une femme va en forêt pêcher dans les ruisseaux. Elle trouve un cours d’eau plein de poissons. Elle pose son enfant sur la berge, descend dans l’eau avec son panier plat, et vide le ruisseau à force de puisettes. Quand l’eau est basse, elle ramasse les poissons. Et pendant qu’elle se penche, l’enfant se met à pleurer.
Un singe entend les pleurs. Il vient, prend l’enfant, et le berce en chantonnant doucement. La femme se redresse, voit l’animal qui tient son bébé — et s’étonne, sans oser bouger.
« N’aie pas peur, lui dit le singe. J’ai eu pitié de ton enfant parce qu’il pleurait. Reprends ton enfant. »
Elle le reprend, rentre au village, et raconte à son mari. Le mari hausse les épaules : « Ce n’est pas vrai. » La femme insiste : « Si, c’est vrai. Ce n’est pas un mensonge. »
Au matin, elle repart avec l’enfant et son mari. Au ruisseau, elle pose l’enfant sur la berge, entre dans l’eau. Le mari se cache. L’enfant pleure. Le singe revient, prend l’enfant, le berce.
Le mari bondit et lance sa lance.
Le singe, d’un geste, présente l’enfant devant lui — et la lance traverse le corps de l’enfant.
« J’ai eu pitié de ton enfant, dit le singe. Et tu n’as pas tué moi, mais ta propre descendance. »
Le conte s’arrête là. Pas de morale ajoutée, pas de commentaire : le récit se referme sur cette phrase comme une porte. Et pourtant, tout y est : la bonté incomprise, la méfiance qui prend les traits du courage, la violence qui se retourne contre celui qui la lance. Le mari voulait tuer le singe. Il a tué son fils. La lance dit la vérité que l’oreille refusait : le singe était innocent, la femme disait vrai, et le monde se venge de ceux qui n’écoutent pas.
On pourrait n’y lire qu’une fable de mise en garde. Mais elle dit plus profond : dans une civilisation de l’oral, où la transmission repose sur la confiance dans la parole de l’autre, celui qui refuse de croire rompt le fil qui relie les humains — et ce fil, une fois rompu, peut coûter la vie.
La littérature lokele ne se lit pas, elle se vit
Alors, que retenir ?
D’abord, que les Lokele possèdent l’une des littératures orales les plus structurées d’Afrique centrale — avec ses genres, ses règles, ses héros attitrés. La tortue et l’antilope y tiennent le rôle des rusés, le léopard et la civette celui des méchants ; la parole y est un outil qui cloue, un bois qui chante, une pagaie qui rythme, un piège qui s’ouvre par « sachez d’abord ».
Ensuite, que cette littérature est menacée — non par l’oubli, son ennemi naturel, mais par la vitesse du monde moderne. L’exode a dispersé les villages. L’école, la radio, le téléphone ont changé les soirées. Les anciens qui connaissaient les bisha partent, et les contes partent avec eux. Carrington a sauvé les proverbes en les écrivant. Personne n’a encore sauvé les fables.
Nous avons déjà raconté ici les grandes légendes fondatrices — Ndiya le génie des forges, la moule qui donna son nom au peuple, Wembe et Eso les frères séparés. Vous pouvez les (re)lire dans notre article « Contes et légendes du fleuve ». Ce que nous ouvrons aujourd’hui, c’est l’autre versant : non plus les mythes des origines, mais les contes du quotidien, ceux qu’on racontait pour rire, pour trembler, pour apprendre aux enfants qui est la tortue et qui est le léopard.
La matière existe. Elle dort dans les archives de Carrington, dans les pages jaunies de Sutton Smith, dans la mémoire des derniers grands-pères du fleuve. La rassembler, la transcrire, la rendre — c’est un travail d’équipe, avec vous, lecteurs d’Isangi, de Kisangani et d’ailleurs.
Alors, une question pour finir, et elle s’adresse à ceux qui savent : quelle est la dernière fable que vous avez entendue — et qui vous l’a racontée ?
Sources et repères
Sources primaires (lues en texte intégral) :
- John F. Carrington (posthume), « Genres littéraires lokelé (Haut-Zaïre) », Annales Aequatoria 12 (1991), p. 471-474 — introduction à son corpus de proverbes lokele (compilé en 1975). [FAIT ÉTABLI — nomenclature des huit genres, exemples et traductions cités par Carrington.]
- H. Sutton Smith, Yakusu, the very heart of Africa (Londres, 1911), p. 87-88, « A Lokele Story ». [TRADITION ORALE recueillie et transcrite par un missionnaire en 1911 ; la traduction française est de l’auteur de cet article.]
À savoir (honnêteté documentaire) : aucun recueil moderne de contes lokele n’a été identifié dans les bases consultées (constat de recherche, 02/09/2026). Les intrigues précises des fables bisha (tortue eulu, antilope mboloko, léopard ngoi, civette likalakala) ne sont pas publiées en détail : seule la distribution des rôles est documentée par Carrington. Cet article ne reconstitue aucune intrigue non documentée.