LES YAWEMBE — Les fils de Wembe, maîtres du fleuve

*Article documentaire — préparé à partir des traditions recueillies par Mosinga Wenga La Litofe (1979), des travaux de Moeller, Lokomba, Van Bulck, Sutton Smith, Carrington et des recherches de 2026.*

Un peuple né de l’eau

Fermez les yeux. Imaginez un fleuve immense, si large qu’on en distingue à peine l’autre rive. Le Congo, au cœur de l’Afrique. À l’endroit où il rencontre la Lomami, au niveau de l’actuelle Isangi, vivent des hommes que l’on appelle les Yawembe — « ceux de Wembe ». On les a aussi appelés Bayembo, Mawembe, Ya Wembe, Yaombe. Derrière ces noms, une seule et même famille : l’un des deux grands rameaux du peuple lokele, avec les Yaokandja de l’amont.

Les Yawembe sont des gens de l’eau. Pas seulement parce qu’ils pêchent : parce que le fleuve est leur champ, leur route, leur mémoire et leur fierté. Un missionnaire du début du XXe siècle, Sutton Smith, racontait qu’un Lokele pouvait connaître à peine la forêt de l’intérieur, mais être capable de parcourir des distances incroyables en pirogue, avec une endurance qui laissait les visiteurs sans voix. Certains pêcheurs partaient six mois pêcher à Yalolema, à Bumba ou même à Lisala, très loin en aval.

Chez eux, on compare le fleuve à un champ cultivé. Les zones de pêche valent des terres agricoles, et l’on se dispute une nasse comme d’autres se disputent un champ. C’est dire si l’eau est une affaire sérieuse.

« Ceux de Wembe » : un nom, un ancêtre, une famille

Le nom Yawembe est simple à comprendre : « Ya » veut dire « les descendants de ». Les Yawembe sont donc littéralement les descendants de Wembe, l’ancêtre autour duquel toute la famille s’est construite. Derrière Wembe, la tradition remonte encore : Bokokonde, puis Tumbaka Losambo. Et à l’origine de tout, un nom que les Topoke prononcent à leur façon : Eondja-Ondja, l’ancêtre commun dont seraient issus Wembe (les Lokele), Eso (les Topoke) et Bolimo (les Turumbu).

Autant dire que les Yawembe et leurs voisins sont de la même maison. Cela n’a pas empêché une fameuse querelle de famille : qui, de Wembe ou d’Eso, était l’aîné ? Une véritable palabre qui a duré des décennies, jusqu’à ce qu’en 1928 l’administration coloniale belge d’Isangi soit appelée à trancher. Elle donna la primauté à Wembe. Chez certains Topoke, on murmure encore que le jugement était douteux — les Wembe, pragmatiques, entretenaient d’excellentes relations avec les autorités de l’époque, eux qui étaient exemptés de corvées agricoles pour assurer le transport fluvial de la colonie. La politique, même au bord du fleuve, a toujours existé.

Six fils, six clans, un totem

Wembe eut des fils. Cinq selon le manuscrit de Mosinga, six selon d’autres traditions — la généalogie orale a ses variantes, et c’est précisément ce qui la rend vivante. Chaque fils a fondé un clan :

  • Ilema, l’aîné, parti vers la Lomami, en territoire d’Opala, si proche des Mbole qu’on le classe aujourd’hui parmi les « pseudo-Lokele » ;
  • Engeleke, fondateur des YaNdeleke, installé à Isangi même ;
  • Funga, fondateur des YaFunga, en amont de l’embouchure de la Lomami ;
  • Isangi, qui a donné son nom à la région ;
  • Likina, fondateur des YaLikina, en aval d’Isangi, sur les deux rives ;
  • Sangandia, le cadet, plus loin encore en aval.
  • Tous ont pour totem le léopard. Un même animal-frère, un même sang : voilà ce qui unit les fils de Wembe par-delà les distances.

    Autour d’eux, une galaxie de groupes voisins — Topoke, Basoa, Turumbu — ont adopté la langue et les coutumes lokele au fil des siècles. Les Yawembe n’ont jamais été un peuple fermé : ils absorbent, ils mélangent, ils accueillent. C’est leur force.

L’épopée des forgerons et du génie Ndiya

Comment tout a commencé ? La tradition raconte une histoire magnifique. Les ancêtres vivaient plus au nord, près de l’actuel Yangambi, dans une région appelée Isiko. Ils étaient de grands forgerons. Jour et nuit, les enclumes frappaient, faisaient vibrer la forêt… et finirent par irriter Ndiya, le génie des eaux. Furieux, il provoqua une catastrophe : inondation, effondrement, un déluge qui chassa les survivants. Ceux-ci fuirent vers le sud, jusqu’au grand fleuve. Là, un pêcheur, en voyant l’eau, se serait écrié « Kélé ! Kélé ! » — une exclamation qui, dit-on, aurait donné naissance au nom Lokele.

Faut-il y croire à la lettre ? Peut-être pas. Mais cette légende dit l’essentiel : la forge, l’eau, la migration. Trois mots qui résument l’identité yawembe. Les légendes de catastrophe aquatique gardent souvent la mémoire d’inondations réelles, de migrations forcées, de conflits anciens racontés dans le langage du merveilleux.

La voix du gong qui traverse les villages

Si les Yawembe sont connus dans le monde entier, c’est d’abord pour une prouesse technique étonnante : le langage des tambours. Avec les Topoke et les Turumbu, on les appelait les « gens du gong ». Dans chaque village, près de la case du chef, un abri abritait un gong de bois parfois long de deux mètres. En frappant ses deux lèvres — l’une grave, l’autre aiguë — un batteur pouvait reproduire la mélodie tonale de la langue lokele. Et transmettre des messages à des villages situés à dix ou douze kilomètres.

Une anecdote donne le vertige : en 1901, la nouvelle de la mort de la reine Victoria serait arrivée à Nyangwe, sur le Lualaba, trois mois avant la dépêche officielle. Le gong avait battu la nouvelle sur des centaines de kilomètres.

Le missionnaire John Carrington, fasciné, consacra sa vie à cette langue tambourinée. À Yakusu puis à Yalemba, il forma environ deux cents élèves — dont seulement dix pour cent, disait-il, devinrent de vrais batteurs. Car tambouriner ne s’improvise pas : c’est une langue à part entière, avec ses formules, ses périphrases, ses secrets. Un maître de gong pouvait même communiquer en n’utilisant qu’une seule lèvre de l’instrument. De la haute technique. De l’art.

Au village, deux personnages ne quittaient jamais les lieux : le griot, vieux conteur qui, le soir, enseignait l’histoire de la tribu aux plus jeunes ; et le batteur de gong, gardien du réseau de communication. Quand le grand chef des Yawembe parlait, les tambourineurs de Yafunga ouvraient par un sobriquet spécial : « Kanga monoko lihoko » — « Silence tout le monde, il y a des messages. »

Et puis il y avait les cauris. Lors des fêtes, de jeunes filles à peine pubères, le corps enduit de poudre rouge de ngola, dansaient en agitant de petits paniers de roseaux remplis de coquillages. Tchic… Tchic… Tchic… La foule riait aux éclats, incompréhensible pour les visiteurs européens : une demoiselle à l’esprit frondeur venait de brocarder un invité au regard un peu trop appuyé, et sa famille avait tout compris au rythme des cauris. Une communication imperméable à l’oreille étrangère, mais d’une précision redoutable.

Pêche, pirogues et marchés flottants

L’économie yawembe, c’est d’abord la pêche. Filets, nasses, pièges, lances à crochets, barrages dans les marais appelés « Biliya » : un savoir-faire immense, transmis de père en fils. Les marais appartenaient à ceux qui les avaient découverts ; pendant les crues, les poissons entraient librement, et à la décrue, on bouchait les canaux par des barrages. Un système si rentable que certaines familles y puisaient de quoi financer le mariage de leurs enfants.

Les plongeurs de Yafunga avaient une réputation légendaire : capables d’aller chercher le poisson à grande profondeur, de le poursuivre sous l’eau. Des hommes du fleuve, vraiment.

Autour de la pêche, tout un monde tourne. Les marchés de troc échangent le poisson contre le manioc, la banane plantain, le riz des villages forestiers. À Isangi, les marchés Lisaliko, Bokokolo et Yafela fonctionnent en rotation hebdomadaire sur huit tours — chaque semaine, le marché se déplace d’un jour. Les femmes, elles, tiennent une place essentielle : pendant la période coloniale, ce sont elles qui vendaient le poisson et transformaient cette activité en capital familial. Leurs revenus finançaient la carrière des hommes, la migration vers Stanleyville, l’avenir des enfants. Les femmes lokele ont fait l’économie de toute une région.

Des rites et des secrets

Comme tous les Lokele, les Yawembe connaissent le Lilwa, la grande initiation masculine. Les garçons, conduits vers le lieu initiatique, étaient persuadés que des esprits les attendaient — et découvraient progressivement que les apparitions étaient jouées par des hommes du village. L’initiation apprend à voir le monde autrement, à connaître les lois fondamentales, la langue secrète des initiés.

Les jeunes filles aussi ont leurs cérémonies : mises à l’écart temporaire, danses, marquages. Les missionnaires se plaignaient de perdre des élèves quand les jeunes filles rejoignaient ces rites. Preuve que la culture initiatique n’était pas seulement une affaire d’hommes.

Et la vie suit son cours : au mariage, la dot est une alliance entre deux lignées, pas un prix d’achat. Quand une épouse se révélait stérile, l’institution ituta permettait à une petite sœur ou une nièce de suppléer. Les anciens arbitrent, la tortue et l’iguane veillent, le léopard protège.

Le temps des épreuves : Stanley et les razzias

Le 30 janvier 1877, Henry Morton Stanley descend le fleuve pour la première fois. Il passe la nuit dans les îles de Yfunga. Des années plus tard, les vieux Lokele se souviendront de son passage : des hommes armés de lances et de flèches dans de grandes pirogues s’étaient approchés de l’expédition. Attaque ? Pour Stanley, oui. Pour les riverains, sans doute une réaction défensive face à une colonne inconnue qui ressemblait aux réseaux arabo-swahilis déjà redoutés.

Six ans plus tard, en 1883, Stanley remonte le fleuve. Il cherche sur sa carte un village qu’il avait noté, « Mawembi ». Il le trouve vide. Bananeraies abîmées, traces d’incendie, aucune habitation vivante. Sur la rive, des pirogues massives dressées verticalement — le signe, pour lui, du passage d’une force organisée. La région vient d’être ravagée par les razzias des réseaux arabo-swahilis, ceux de Tippu Tip et de ses alliés : raids, enlèvements, villages brûlés, esclavage.

Mais les Yawembe ne furent jamais de simples victimes. Des chefs conclurent des alliances, parfois des mariages, avec les commerçants swahilis pour protéger leurs communautés. On raconte même que certains groupes présentaient aux étrangers un « chef de paille » — un notable secondaire — pour protéger l’autorité sacrée du véritable chef. Face au danger, les fils de Wembe savaient ruser.

Des héros et des champions

L’histoire yawembe est peuplée de figures hautes en couleur. Osinga Ier, le grand chef de Yafunga, « dernier roi de l’âge d’or » : les Européens venaient en moto jusqu’à sa concession, d’autres arrivaient d’Isangi en pirogue. Après lui, les enfants furent souvent nommés Muzinga en sa mémoire, et seuls les « Muzinga héritiers » peuvent revendiquer la chefferie.

Côté sport, la lutte traditionnelle a ses légendes. Botoko W’ilondo, de Baonga-Basoa, surnommé « roi de la plaine », champion entre les tribus, jamais renversé, jamais battu — au point que l’administration coloniale le nomma chef de secteur pour aller « neutraliser » des zones turbulentes. Et puis Aloisi Botoko, de Yafunga, surnommé « Avion wa Mafunga » — l’avion de Mafunga — tellement rapide et puissant qu’il lançait ses défis à Botoko W’ilondo en refusant de le rencontrer ailleurs qu’à Yafunga. Les deux champions, dit-on, ne se sont jamais affrontés. Le suspense demeure.

À Yalikina, la mémoire dynastique des ya Lomba ya Litanda remonterait au XVe siècle. Le chant de ralliement de Lomba comparait le lignage à un vent violent qui renverse tout sur son passage. Et l’on dit que les ancêtres wagenia, arrivés aux rapides de Kisangani, auraient combattu des populations déjà installées — les Bayembo — avant d’apprendre d’elles les techniques de pêche. Les Yawembe étaient là avant bien des arrivants.

Les Yawembe aujourd’hui

Aujourd’hui, le nom Yawembe survit dans la carte administrative : le secteur Yawembe-Basoa, territoire d’Isangi, province de la Tshopo, avec ses huit groupements — Baonga, Basoa, Balimosisa, Isangi, Yafunga, Yalikina, Yaombole, Yasangandia. Le fleuve reste poissonneux, la terre fertile, mais les défis sont là : routes en mauvais état, pas d’électricité ni d’eau potable dans bien des villages, écoles et centres de santé en difficulté.

Le langage du gong, lui, s’éteint doucement, concurrencé par le téléphone portable. Carrington l’avait déjà constaté au milieu du XXe siècle : les jeunes préféraient lire et écrire. Une page se tourne, une autre s’écrit.

Mais la mémoire veille. En 1979, un homme de Yafunga, chercheur à l’INERA de Yangambi, a rédigé le recueil qui fonde tout ce que nous savons : Mosinga Wenga La Litofe, « premier promoteur de l’histoire des Yawembe en version française ». Son manuscrit, conservé au Musée royal de l’Afrique centrale, documente les généalogies, les dynasties, les institutions — et porte un cri d’alarme sur les traditions qui se perdent chez les jeunes urbains.

Un proverbe yawembe dit : « Wenoke limanga lomongo » — « Ne jugez pas la population de Yafunga par sa longueur. » Avant 1940, le village comptait plus de cinq cents hommes. Les Yawembe ont traversé les siècles, les razzias, les colonisations, les indépendances. Ils ont appris à compter sur eux-mêmes, sur le fleuve, sur la famille de Wembe.

Car au fond, c’est peut-être cela, être Yawembe : savoir que le fleuve n’appartient à personne, et qu’il est à tous. Et que la meilleure récolte, comme le dit encore la tradition, est celle du partage.

Pour aller plus loin

  • Mosinga Wenga La Litofe, *Recueil de traditions familiales des Yawembe* (1979), archives du Musée royal de l’Afrique centrale (cote HA.01.0869.7)
  • Moeller, *Les grandes lignes des migrations des Bantous de la Province orientale* (1936)
  • Baruti Lokomba, *Structure et fonctionnement des institutions politiques traditionnelles chez les Lokele* (CEDAF, 1972)
  • H. Sutton Smith, *Yakusu, the Very Heart of Africa* (vers 1911)
  • John F. Carrington, *The Talking Drums of Africa* (1949)
  • Reuben Loffman, « Men and Women of the Water » (*African Studies*, 2012)
  • Walle Sombo Bolene, « Les migrations des peuples du Bas-Lomami » (*Annales Aequatoria*, 1990)
  • Monographie de la Tshopo, Musée royal de l’Afrique centrale (2020)

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