Yangambi — le disque dur de la forêt
Imaginez un port fluvial de la Tshopo, à une centaine de kilomètres en aval de Kisangani, sur la rive nord du fleuve Congo. Les pirogues, le marché, des routes qu’on emprunte à pied ou à deux-roues : rien qui le distingue d’un autre bourg du fleuve. Un peu moins de quarante mille habitants en ville, si l’on s’en tient aux données de 2016 — aucun recensement officiel depuis — au cœur d’un paysage dont plus de deux cent vingt mille personnes dépendent.
Sauf qu’à l’intérieur de ce bourg, dans des bâtiments qu’on a longtemps laissé se dégrader, dorment environ cent cinquante mille feuilles séchées. Des plantes du bassin du Congo et d’ailleurs, pressées, étiquetées à la main. Sur ce total, quinze pour cent sont si rares qu’on ne les trouve nulle part ailleurs dans le monde.
Ce bourg, c’est Yangambi. Et ce qu’il abrite est la plus grande collection de plantes séchées d’Afrique centrale.
On vous a peut-être déjà présenté Yangambi comme une ancienne station coloniale, comme une réserve de biosphère, comme un futur « pôle d’excellence » du climat. Tout cela est vrai. Mais la porte d’entrée que je vous propose est ailleurs : Yangambi est un endroit où l’on a écrit la forêt — puis, contre toute attente, refusé de l’effacer. Un disque dur de feuilles, de bois et de carnets, débranché en 1962, et que personne, jamais, n’a vidé.
Des feuilles que personne n’a jetées
Un herbier, c’est une bibliothèque de mortes-vivantes. Chaque planche est un spécimen récolté, identifié, séché, monté, étiqueté — un instantané de la flore à un moment précis, classé pour durer des siècles. Celui de Yangambi compte environ 150 000 de ces planches ; à l’époque coloniale, on en comptait 125 000. C’est le plus important de la République démocratique du Congo, et il a servi de dépôt principal des plantes d’Afrique centrale entre 1933 et 1962.
Mais l’histoire qui m’importe n’est pas le nombre. C’est ce qui s’est passé quand la machine s’est arrêtée.
Car voici l’image que décrivent les témoins : des fenêtres cassées, plus d’électricité, des équipements obsolètes, des routes impraticables. Une station scientifique à l’abandon. Et pourtant — c’est Francesca Lanata, coordinatrice du programme de coopération du Jardin botanique de Meise en RDC, qui le dit — « la collection était très bien préservée ». Pendant les années les plus dures, des employés sont restés. « Certains ont dédié leur vie entière à protéger ce savoir. » On ne connaît pas leurs noms. On connaît au moins celui d’un botaniste congolais, Elasi Ramazani, qui résume tout en une phrase : « Ce projet commence avec vous et moi, mais finira dans des générations. »
La science est partie. Les feuilles, elles, n’ont jamais cessé de sécher.
Quand la science écrivait la forêt
Pour comprendre ce que ces gens gardaient, il faut remonter à la naissance du lieu.
En 1933, un arrêté royal crée l’INEAC, l’Institut national pour l’étude agronomique du Congo belge, à l’instigation du futur roi Léopold III. L’institut se met en place en 1934 et déploie bientôt plus de trente stations à travers la colonie et le Ruanda-Urundi. Yangambi est la plus importante : 25 000 hectares de station, bordés de plus de 200 000 hectares de forêt, plus de cent chercheurs, vingt et une divisions de recherche.
À son apogée, dans l’après-guerre, c’est une véritable ville de la science : environ 700 scientifiques et techniciens, une bibliothèque de plus de 25 000 ouvrages, des laboratoires, des parcelles expérimentales, des quartiers résidentiels — et même, racontent les documents de l’exposition « Koyeba Yangambi », un théâtre et une piscine olympique. Au milieu de la forêt équatoriale, à cent kilomètres de tout.
Ce qu’on y faisait ? On observait, on croisait, on classait. On y a établi, dans les années 1930, les relations entre les formes du palmier à huile qui fondent encore aujourd’hui la sélection de cette culture. On y a mis au point, dans les années 1950, une banane dessert devenue célèbre sous le nom de « Yangambi km 5 ». Et en 1956, Yangambi accueille la première conférence réunissant forestiers francophones et anglophones d’Afrique : il en sort une classification de la végétation africaine que les spécialistes utilisent encore de nos jours.
C’est peut-être le secret le mieux gardé de Yangambi : le nom de ce port fluvial est inscrit dans la nomenclature scientifique internationale. Des botanistes du monde entier prononcent ce mot sans savoir qu’il désigne un bourg de la Tshopo.
La machine s’arrête, les données restent
En 1962, tout s’interrompt. L’INEAC devient l’INERA — les sources hésitent, certaines datent la transformation de 1970 — et Yangambi cesse d’être le siège du centre de recherche. Des universitaires écrivent que l’institut fut « brutalement dissous ». En 1971, le siège est transféré à Kinshasa.
Que devient la mémoire d’un tel lieu quand l’institution qui la produisait disparaît ? La réponse est à la fois triste et belle. Les archives de l’INEAC — relevés météorologiques quotidiens, observations de la croissance des arbres, collections botaniques, documentation photographique — sont aujourd’hui conservées dans trois institutions belges : le Jardin botanique de Meise, le Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren et les Archives nationales.
Autrement dit : la mémoire scientifique de Yangambi est, pour une grande part, physiquement en Belgique. Le disque dur a été débranché. Mais pas jeté.
Mais un disque dur ne se lit pas tout seul. Relier les échantillons, les carnets et les données demande un travail continu, entre la Belgique et la Tshopo. La numérisation facilite la circulation, sans régler à elle seule l’accès, les moyens de recherche, ni qui décide à partir de ces données.
Et puis il y a ce que le lieu garde sur place, malgré tout. De très vieux cacaoyers issus de croisements réalisés en 1934, toujours vivants, qui servent encore à produire des hybrides améliorés. Un arbre de plus de trois siècles, un Pachyelasma tessmannii de onze mètres de diamètre, que l’on surnomme l’« arbre de l’authenticité » et que le ministère congolais de l’Environnement traite comme un monument. Et un film primé — « L’Arbre de l’authenticité » de Sammy Baloji, coécrit avec David Van Reybrouck — qui s’est emparé de ces ruines, preuve que l’histoire du lieu ne nous attendait pas pour être racontée.
Un Lokele dans la machine
Ici, une précision d’honnêteté, parce qu’elle me tient à cœur.
Yangambi n’est pas un haut lieu lokele. Avant la station, la zone était habitée par des communautés Turumbu et Bamanga ; aujourd’hui encore, autour de la réserve, les Lokele restent minoritaires. Dans une enquête menée auprès de 160 personnes de six communautés, les Turumbu représentent 41,9 % des informateurs, les Topoke 17,5 %, les Lokele 15 %. Ce serait une faute de gonfler la place des miens dans cette histoire.
Mais il existe un fil lokele, discret et réel, et c’est lui qui m’émeut. « Yangambi » est aussi le nom d’un village lokele. La tradition orale situe la terre d’origine mythique du peuple — appelée Isiko, ou Atatso selon les versions — « au nord de l’actuel Yangambi ». Ce sont des traditions, pas des faits archéologiques, et il faut les dire comme telles.
Surtout, il y a un homme. Mosinga Wenga La Litofe, originaire de Yafunga, entre comme chercheur à l’INEAC de Yangambi en 1953. Il y passera des années de sa vie professionnelle. Puis, en janvier 1979, cet homme écrit un manuscrit : le recueil fondateur de l’histoire des Yawembe, la mémoire de son propre peuple. Un Lokele est entré dans la machine coloniale qui écrivait la forêt — et il en est ressorti en écrivant son peuple.
La boucle est presque trop belle pour être inventée. C’est exactement pour cela qu’il faut la laisser à sa juste place : un fait, rapporté par un manuscrit local, pas une légende amplifiée. Une tradition orale ne devient pas une preuve archéologique pour la seule raison qu’on l’a écrite.
On rebranche la forêt
Depuis quelques années, Yangambi se remet à lire, puis à écouter.
D’abord, relire. Des chercheurs ont numérisé soixante et un ans de relevés quotidiens de température et de pluie, de 1960 à 2020. Le verdict est net : un réchauffement de long terme, des extrêmes thermiques en hausse depuis les années 1990, une saison sèche qui se dessèche, une saison humide qui s’intensifie depuis les années 2000. Tout cela mord déjà sur les rendements agricoles — d’où l’appel à une agriculture « climato-intelligente ». Et parmi les co-auteurs figurent des chercheurs du Centre de recherche de Yangambi : la mémoire sauvée sur place ressert d’abord à ceux du lieu.
Ensuite, écouter. En mars 2020, l’Université de Gand y installe CongoFlux : la première tour à flux fonctionnelle du bassin du Congo. Cinquante-cinq mètres de haut, quinze mètres au-dessus de la canopée, un rayon d’un kilomètre carré scruté en continu. La tour mesure ce que la forêt respire — vapeur d’eau, dioxyde de carbone, méthane, protoxyde d’azote. On a cessé d’exploiter la forêt ; on a commencé à l’écouter.
Autour d’elle, tout un écosystème scientifique renaît. Un laboratoire d’analyse du bois financé par l’Union européenne, capable d’identifier une essence au microscope, pour traquer le trafic illicite de bois. L’herbier rénové, numérisé, alimenté par des panneaux solaires — dans une ville qui n’était pas électrifiée en 2019. En septembre 2022, la conférence scientifique préparatoire à la COP27 s’y tient et adopte la « Déclaration de Yangambi ». En juin 2024, on y inaugure une centrale à biomasse de 140 kilowatts.
Le bassin du Congo, rappelle l’UNESCO, est le deuxième plus grand puits de carbone de la planète — et sa mémoire, désormais, passe par ce port fluvial.
Les gardiens, aujourd’hui
La relève des gardiens ne ressemble pas aux laboratoires. Du 5 au 10 juillet 2026, plus de 120 membres des communautés de la réserve — chefs coutumiers, leaders, représentants des peuples autochtones, jeunes, et 40 femmes leaders — venus de huit villages, se sont réunis à Yangambi : Yaselia, Bosukulu, Yambau, Bokau, Weko Likolo, Weko Yatonga, Lilanda, Yakpodji. Au bout : la création, dans chacun de ces huit villages, d’un comité de gestion des produits forestiers non ligneux.
Sulemani Befomba, chef de clan de Weko, le dit d’une phrase : « la forêt est notre patrimoine commun ». Marie Yakakendi, femme leader de Bosukulu, rappelle que « les femmes sont les premières utilisatrices des produits forestiers non ligneux ». Et Mituli Jean Bosco porte la voix des jeunes de Bosukulu.
Mais la mémoire a un prix
Il serait malhonnête de s’arrêter là, et le ton que je me suis fixé m’interdit l’émerveillement sans contrepartie.
Le lieu qui garde la mémoire de la forêt est aussi un lieu qui souffre. La réserve floristique, créée par une ordonnance de 1939 sur quelque 225 000 hectares — les chiffres divergent selon les sources, on lit 230 000, 235 000, jusqu’à 243 755 hectares — et reconnue réserve de biosphère de l’UNESCO en 1976 ou en 1977, n’a selon une étude de 2019 aucun plan de gestion officiel, des limites contestées, et une participation des communautés locales décrite comme une « illusion ». Les communautés Turumbu et Bamanga réclament depuis plus de quatre-vingts ans l’indemnisation de leurs terres coutumières. La forêt, elle, continue de reculer : la déforestation y est passée de 0,18 % par an entre 1986 et 2003 à 0,38 % par an entre 2003 et 2016, et la forêt primaire a perdu 4,5 % sur cette dernière période.
Et puis l’actualité récente, plus brutale encore. Dans la nuit du 27 au 28 septembre 2025, des hommes armés s’introduisent dans le centre de recherche et emportent le coffre-fort. Le 30 janvier 2026, le Conseil des ministres constate la spoliation de plus de 700 hectares de la concession de l’INERA à Yangambi, des violences contre les chercheurs, et met en place une commission interministérielle de crise. Le 7 avril 2026, le ministre de la Justice évoque des terres de l’INERA « aujourd’hui loties » et promet de les récupérer.
Voilà le paradoxe exact du lieu : on y sauvegarde des feuilles depuis un siècle, et on y perd des hectares. La mémoire se conserve ; le territoire se grignote.
Ce qu’on garde, et pour qui
Alors qu’est-ce que Yangambi, au fond ?
Un herbier de 150 000 planches qui a survécu à l’abandon. Des archives scientifiques rangées dans des tiroirs belges. Une tour de 55 mètres qui écoute respirer la forêt. Un arbre de plus de trois siècles qui a vu passer la station, la gloire, la chute — et qui est toujours là. Et un homme lokele qui, entré dans la machine en 1953, en est ressorti en 1979 avec la mémoire de son peuple entre les mains.
Ce n’est pas une fiche encyclopédique. C’est un lieu habité par une idée : que garder, c’est un geste — un geste de ceux qui restent, jamais d’une institution. Et ce lieu me l’a appris : un disque dur ne choisit pas ce qu’il conserve — des personnes le font. Garder n’est pas stocker. C’est toujours un choix, fait par quelqu’un, pour quelqu’un.
Nous passons notre temps à stocker — nos photos, nos messages, nos souvenirs, dans des serveurs dont nous ignorons où ils se trouvent. Yangambi pose la question inverse, et bien plus ancienne : que choisissons-nous de garder quand tout s’arrête ? Et pour qui le gardons-nous ?
Une feuille séchée peut dire ce qui poussait ici hier. Pour savoir ce que Yangambi deviendra demain, il faudra écouter ceux qui y vivent aujourd’hui. Alors, la prochaine fois que vous verrez une feuille séchée, une vieille carte ou un arbre immense, posez-vous la question : qui a décidé que cela méritait de durer — et qui, demain, aura le droit d’en décider ?
Sources
- Herbier, collections et leur sauvetage
- La station INEAC, son apogée, la classification de 1956
- Dissolution, archives en Belgique, cacaoyers de 1934
- La relance scientifique (CongoFlux, laboratoire du bois, Pre-COP27, centrale)
- https://www.unesco.org/fr/articles/la-reserve-de-biosphere-de-yangambi-dans-le-bassin-du-congo-va-devenir-un-pole-de-connaissances-sur
- https://www.ugent.be/bw/gct/en/research/isofys/projects/yps-congoflux
- https://drcongo.un.org/fr/297735-la-tshopo-hub-de-développement-économique-de-préservation-environnementale-et-pilier-de-la
- https://www.atibt.org/files/upload/news/RDC/DECLARATION_FINALE_YANGAMBI_SCIENTIFIQUE.pdf
- https://www.radiookapi.net/2024/06/27/actualite/societe/lue-inaugure-une-centrale-de-lenergie-verte-yangambi
- Climat, données et gouvernance locale
- Réserve, forêt, population et conditions de vie
- Actualité (cambriolage 2025, spoliation 2026)
- https://actualite.cd/2025/09/28/tshopo-des-bandits-armes-emportent-le-coffre-fort-de-linera-yangambi
- https://kilalopress.net/actualites/haut-katanga-et-tshopo-spoliation-des-concessions-de-linera-a-kipopo-et-yangambi-une-commission-de-crise-mise-en-place/
- https://acp.cd/anglais/tshopo-presentation-of-recovery-plan-for-compensation-of-victims-of-ugandas-activities
- L’arbre et le film
Sources orales et manuscrit local (projet Yalikina) : Mosinga Wenga La Litofe, la terre d’origine Isiko/Atatso et le village lokele nommé Yangambi sont rapportés par des manuscrits locaux et la tradition orale, sans publication en ligne.