Lokele et Topoke : l’histoire de deux frères séparés par le fleuve et la forêt
Dans les recherches sur l’identité Lokele, il est impossible de ne pas croiser le chemin des voisins, les Topoke. On ne peut pas comprendre l’un sans parler de l’autre. C’est l’histoire d’une rivalité fraternelle, née d’une légende commune, qui a façonné la vie politique et sociale de la province de la Tshopo depuis des siècles.
Une querelle d’aînesse née d’un ancêtre commun
Tout commence avec un nom : Iondjaonja. La légende raconte que cet ancêtre mythique est le père de deux fils : Wembe (l’ancêtre des Lokele/Yawembe) et Eso (l’ancêtre des Topoke).
La rivalité entre les deux peuples repose sur une question simple mais cruciale dans les traditions : qui est l’aîné ?
L’anecdote de 1928 : cette palabre était si profonde qu’en 1928, à Isangi, les chefs des deux camps ont demandé à l’administration coloniale belge de trancher officiellement. Après de longues discussions, les Belges ont reconnu Wembe (Lokele) comme l’aîné. Pour les Lokele, c’était une victoire de la diplomatie ; pour beaucoup de Topoke, ce fut le début d’une rancœur tenace, estimant que les « gens du fleuve », plus proches des autorités, avaient eu le dernier mot par ruse.
Le Fleuve contre la Forêt
Au-delà de la légende, c’est le mode de vie qui oppose et complète. Les Lokele sont les gens de l’eau : mobiles, commerçants, tournés vers l’horizon du fleuve. Les Topoke, eux, sont les gens de la forêt : agriculteurs, chasseurs, profondément attachés à la terre.
Cette différence a créé une dépendance mutuelle : les Lokele ont besoin du manioc des Topoke, les Topoke ont besoin du poisson des Lokele. Mais elle a aussi nourri une méfiance : un vieux dicton dit que « le Lokele a peur de la forêt comme le Topoke a peur de l’eau ».
La lutte pour la reconnaissance (1963)
Cette rivalité a pris un tournant politique à l’indépendance. En 1963, lors de la création du gouvernement provincial de la Tshopo, les Lokele occupaient quatre postes de ministres, tandis que les Topoke n’en avaient aucun. Cette domination politique a provoqué une crise majeure, illustrant combien la reconnaissance de chaque groupe est vitale pour l’équilibre de la région.
La « Guerre des Étangs » : une leçon de cohabitation
Plus récemment, les tensions se sont cristallisées autour des étangs de pêche.
Une anecdote de terrain : lors des conflits de 2012 dans la région d’Isangi, on a vu des marchés se diviser en deux — un côté pour les Lokele, un côté pour les Topoke. Les enfants ne fréquentaient plus les mêmes écoles. Il a fallu des années de médiation pour que les deux peuples acceptent de partager à nouveau les ressources de l’eau. Cela rappelle que, malgré les disputes d’aînesse, les deux peuples sont condamnés à vivre ensemble.
Conclusion : un destin lié
Aujourd’hui, regarder cette rivalité avec recul permet de comprendre la richesse de la province. Les Lokele et les Topoke sont les deux faces d’une même pièce. Si le fleuve sépare géographiquement, l’histoire de Iondjaonja rappelle qu’ils sont, au fond, de la même famille.
Apprendre à connaître les voisins Topoke, c’est aussi une façon, pour les Lokele, de mieux se définir.