Illustration : un joueur de tambour à fente lève ses maillets au-dessus d'un grand tambour évidé décoré de motifs gravés, sur une berge au bord du fleuve.

Le tambour-téléphone des Lokele : deux notes pour se comprendre

Imaginez la scène. La brume fume au-dessus du fleuve Congo, et le village dort encore. Pourtant, quelque chose parle. Sous un abri, un tronc d’arbre émet deux notes : une grave, une aiguë. Deux notes seulement. Plus loin sur la rive, quelqu’un se lève dans le noir : il a compris. Les Européens ont trouvé un nom à cette machine il y a un siècle : le tambour-téléphone. Les Lokele, eux, l’appellent le boungou. Comment deux notes pouvaient-elles porter un message compris à distance ?

Comment produire deux sons ?

Deux malentendus d’abord. Ce n’est pas un « tam-tam » — un mot de voyageurs. Et ce n’est pas un tambour au sens strict : aucune peau à frapper. C’est un tronc évidé par une longue fente, taillé presque toujours dans le même bois, le Pterocarpus soyauxii, le padouk — ce bois rouge dont on tire aussi la poudre ngola qui enduit le corps des danseuses. Un témoin de la région en décrit de « parfois deux mètres de long et quatre-vingts centimètres de diamètre ». Les deux lèvres de la fente ne sont pas creusées à la même profondeur, et tout se joue là. La plus creusée, la plus mince, sonne grave : la voix du mâle, limiki lya otolome. L’autre, plus épaisse, sonne aigu : la voix de la femelle, limiki lya otomali. Deux notes seulement — et c’est par elles que toute une langue va passer. Un arbre, deux usages : le son, et la beauté.

Comment lever les ambiguïtés ?

Le lokele est une langue à tons : la hauteur de la voix change le sens du mot. Le tambour, lui, ignore consonnes et voyelles — il efface tout, sauf la mélodie. Dans le dictionnaire des missionnaires de Yakusu, cent trente mots portent la mélodie de sango, « le père » ; plus de deux cents celle de nyango, « la mère ». John Carrington cite la paire la plus célèbre : les mêmes tons disent « il regarda la berge » et « il fit bouillir sa belle-mère ». Pour écarter le malentendu, chaque mot ambigu voyage accompagné d’une petite phrase qui le présente — pour la lune : « la lune qui regarde en bas, vers la terre ». La conséquence est contre-intuitive : le tambourineur ne cherche pas la vitesse, il cherche la certitude. Le mot seul est court, mais équivoque ; ces formules développées permettaient de réduire les ambiguïtés.

Comment reconnaître le destinataire ?

Un message au tambour n’est pas une phrase jetée dans le vide : il suit une séquence régulière, décrite par Carrington comme par le musée de Tervuren. L’appel, d’abord. Puis le nom de la personne à qui l’on parle. Puis la nouvelle, répétée trois ou quatre fois. Puis le nom de celui qui a demandé l’envoi, et la signature du batteur. Quand le grand chef des Yafunga parlait, ses tambourineurs ouvraient par « Kanga monoko lihoko » : « Silence tout le monde, il y a des messages ». Chaque garçon, note Carrington, recevait vers cinq ou six ans un nom tambouriné en trois parties : la sienne, celle de son père, le village de sa mère. Certains de ces noms sont des poèmes : « Ne te moque point de la peau noire, car chaque homme en a une. » Au tambour, un homme n’était pas un nom : c’était une phrase.

Jusqu’où portait ce son ?

Sur les chiffres, les sources se rejoignent : un grand tambour à fente portait, selon l’instrument et les conditions, de cinq à quinze kilomètres. Au-delà, le message changeait de mains : le premier envoie, le suivant capte et relance, village après village. Le musée de Tervuren décrit cette chaîne de relais ; c’est elle, plus que le bond, qui portait l’information le long du fleuve. Le son ne traverse pas l’eau par miracle : il voyage dans l’air, au-dessus du fleuve. C’est pour cela qu’on l’entend le plus loin la nuit et au petit matin, quand l’air est calme et que le village se tait ; de jour, note un témoin de Yakusu en 1911, le bruit de la vie réduit la portée. Le recueil de Yafunga rapporte enfin un usage plus surprenant : dans un épais brouillard, les piroguiers écoutaient la voix des tambours pour ne pas dévier de route — un repère sonore qui guidait la navigation entre les deux rives.

Qui savait émettre ?

Ce savoir n’était pas donné à tous. Sutton Smith, témoin direct, écrit en 1911 : « un téléphone sans fil, que peu de gens savent faire fonctionner ». Comprendre était plus répandu : selon un témoin de Basoko, les adultes et même les adolescents comprenaient le chant des gongs ; peu savaient émettre ; les maîtres étaient rares. Le gong rythmait la vie du village — un marché, un conseil, un deuil. Selon le récit de Yafunga cité ici, il n’annonçait pas les préparatifs de guerre : préserver la surprise exigeait le silence.

Et aujourd’hui ?

Le vingtième siècle a changé la donne. Dès les années quarante, Carrington voit des garçons délaisser le tambour pour la lecture et l’écriture — un témoignage sur les aspirations de certains, qu’on ne peut généraliser à tout le recul de la pratique. L’exode rural a fait le reste : les vieux tambourineurs suivirent leurs enfants vers les villes, et la transmission des sobriquets de gongs s’en trouva ralentie. Puis la radio, puis le téléphone.

Nous savons désormais comment deux notes pouvaient porter un message. Reste une autre question : qui sait encore les faire parler, et à qui ce savoir se transmet-il aujourd’hui ?


SOURCES


  1. John F. Carrington, Talking Drums of Africa, Carey Kingsgate Press, Londres, 1949. La référence sur le langage tambouriné lokele. Citations et pages :
    • p. 10 — la paire alambaka boili : les mêmes tons pour « il regarda la berge » et « il fit bouillir sa belle-mère ».
    • p. 21 (chap. III) — le bois rouge, « presque toujours » le Pterocarpus soyauxii (padouk) ; la poudre ngola dont on enduit le corps des danseuses ; « gong » ou « tambour à fente » en nomenclature ethnologique.
    • p. 22-23 — les deux lèvres creusées à des profondeurs différentes ; la plus creusée donne la note grave ; les termes lokele limiki lya otolome (voix du mâle) et limiki lya otomali (voix de la femelle).
    • p. 32-33 (chap. IV) — la langue à tons ; environ 130 mots au ton de sango (« le père »), plus de 200 au ton de nyango (« la mère ») ; les formules stéréotypées (« la lune qui regarde en bas, vers la terre », « la poule, la petite qui dit kiokio »).
    • p. 40 (chap. V) — le nom tambouriné en trois parties (le garçon, son père, le village de sa mère).
    • p. 53-54 (chap. VII) — la séquence du message : appel (« ki ke »), nom du destinataire, corps répété trois ou quatre fois, nom du demandeur, signature du batteur.
    • p. 81 (chap. XI) — l’apprentissage et le déclin (les garçons qui délaissent le tambour pour la lecture et l’écriture).
  2. H. Sutton Smith, Yakusu, the very heart of Africa, 1911. Témoin direct à Yakusu. « Un téléphone sans fil que peu de gens savent faire fonctionner » ; portée « guère moins de dix miles » (≈ 16 km), plus faible de jour à cause du bruit du village ; le grand tambour quasi réservé au chef et à ses proches.
  3. E. A. Christiane, « Tambours – Téléphone », 18 mars 2012, stanleyville.be. Témoin direct (Basoko–Isangi, 1960-1973). Le gong « parfois deux mètres de long et quatre-vingts centimètres de diamètre » ; lèvres d’épaisseur différente (grave/aigu) ; portée de 5 à 12 km ; « compréhensible par tous les adultes et même les adolescents », mais peu capables d’émettre, « les maîtres sont rares ». Texte en ligne, sans pagination.
  4. AfricaMuseum (Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren), fiche « Tambour à fente », programme DEKKMMA (music.africamuseum.be), consultée le 18/09/2026. « Boungou (Lokele) » relevé parmi les noms vernaculaires ; portée de 10 à 15 km pour les grands tambours à fente, au-delà par relais (« le premier tambour envoie, le suivant capte et transmet ») ; « l’eau est un excellent conducteur acoustique » ; séquence d’un message : appeler l’attention, signaler qui envoie, signaler de quoi il s’agit, terminer.
  5. Drum Museum (drummuseum.com), page « Lokele slit drum », consultée le 18/09/2026. Reprend Carrington 1949 in extenso ; variante du nom « boungu / bongungu » ; bois rouge Pterocarpus soyauxii ; outils fali (herminette) et fondo (hache courbe) ; vocabulaire ngoma (tambour à peau) et longombe (tambour à fente cunéiforme).
  6. Lokomba Baruti / recueil de Yafunga (1979), source locale. Source des éléments suivants :
    • « Kanga monoko lihoko » — « Silence tout le monde, il y a des messages » (formule d’ouverture des tambourineurs de Yafunga).
    • Le gong n’annonçait pas les préparatifs de guerre : préserver la surprise exigeait le silence.
    • La navigation au brouillard : les piroguiers écoutaient la voix des tambours pour ne pas dévier de route.
    • L’exode après 1940 et le ralentissement de la transmission des sobriquets de gongs.

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