Illustration crayon — le chien, le rat palmiste, l'épervier et l'aigle sur le sentier (conte lokele)

Le nez qui ne séchait jamais — pourquoi le chien court encore après le rat palmiste

Imaginez la scène. Un chien fonce à travers la cour, toutes dents dehors, sur un petit rat palmiste qui détale vers les palmiers. Vous avez vu cette poursuite cent fois, sans jamais vous demander d’où elle venait. Les Lokele, eux, le savent. Ils la racontent dans un conte que le missionnaire anglais John H. Weeks a recueilli à Yakusu et publié en 1911 dans Congo Life and Folklore, sous le titre « Why the Dog and the Palm-rat hate each other ». Un titre sans détour, et une histoire qui se raconte au coin du feu, de la voix, pas de la plume.

Au commencement, pourtant, ils étaient amis. Quatre voyageurs sur le même sentier : un chien, un rat palmiste, un épervier et un aigle. Avant de partir, ils se font une promesse toute simple : sur la route, personne n’empêchera personne d’avoir ce qu’il désire. Un contrat de bonne conduite, signé à quatre pattes et deux paires d’ailes.

Et chacun, à tour de rôle, fait valoir son envie. L’aigle lève le bec vers un palmier chargé de noix encore vertes : on attend qu’elles mûrissent. L’épervier repère une grande brousse sèche : on attend que le feu passe, que les sauterelles grillent, qu’il puisse les croquer. Le rat palmiste réclame les jeunes pousses de canne : on attend qu’elles repoussent. Des jours, des semaines, des mois. Un vrai road-trip où chaque passager impose son arrêt-restaurant.

Puis vient le tour du chien. Et il annonce, très sérieux : « Moi, je fais sécher mon nez. »

Sécher un nez. Les trois compagnons se regardent. Mais un pacte est un pacte. On apporte le bois, on allume le feu, le chien approche son museau des flammes. Et c’est là que la machine se dérègle. Le nez sèche — la langue le lèche. Le nez sèche encore — la langue le lèche encore. Une boucle sans fin, un Sisyphe à museau qui ne montera jamais sa pierre en haut de la colline. Sécher un nez, c’est vouloir vider le fleuve avec une cuillère.

L’épervier et l’aigle s’envolent les premiers, les ailes pleines de ce ridicule. Le rat palmiste, lui, tient bon. C’est lui qui, pendant des mois, avait exigé la patience de tous. Et c’est sa patience qui craque la première. Il détale vers les palmiers — son refuge, son enfance, son garde-manger. Le chien bondit derrière lui. Et il n’a plus jamais arrêté de courir.

Voilà pourquoi, depuis ce jour-là, le chien et le rat palmiste se détestent : le rat n’a pas su attendre qu’un nez soit sec. C’est la version lokele de la chose. Un pacte où chacun attend son tour, c’est la plus belle des idées — sauf quand l’un des signataires se lance dans une quête impossible, et que les autres découvrent que leur patience a une limite précise : celle des noix vertes, celle de la canne à sucre, celle d’un museau trempé.

Weeks a recueilli ce conte il y a plus d’un siècle, mais il se raconte encore : la patience, et ce qui la fait craquer, n’a pas changé d’un poil.

Alors, la prochaine fois que vous verrez un chien foncer sur un rat palmiste, ne cherchez plus la cause : elle est dans ce nez. Posez-vous plutôt la question, et elle vaut pour tout : quelle patience vous a déjà craqué entre les mains, juste avant le geste qu’on ne rattrape plus ?

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