Les Yaokandja et les Yawembe : les deux visages du pays lokele
Derrière le nom « Lokele » se cachent deux grands ensembles — les Yawembe à l’aval, les Yaokandja à l’amont — unis par la langue, le fleuve et un même pacte de paix, mais traversés de nuances dialectales et d’histoires propres.
Un nom, une moule, un pacte
Le nom « Lokele » n’est pas, à l’origine, un ethnonyme : c’est un sobriquet tiré d’une moule d’eau douce rare et précieuse, le lokele lwa ndiya. L’écaille pulvérisée de cette moule jouait un rôle dans la cérémonie de l’échange du sang — le pacte de paix qui scellait la fin des guerres. Comme l’écrit Moeller (1936) : « Les Lokele tirent leur sobriquet de la moule d’eau douce, dont l’écaille pulvérisée joue un rôle dans la cérémonie de l’échange du sang. » C’est ce pacte — le « lokele », paix irrévocable — qui a fini par donner son nom à tout le groupe.
Deux grands ensembles
Les sources s’accordent sur une division en deux ensembles, que la recherche linguistique confirme depuis la mission Van Bulck (1949-1951) jusqu’au projet BANTURIVERS (2021-2022) : les Yawembe (ou YaWembe, BaKokondo), associés à l’aval du fleuve ; les Yaokandja, associés à l’amont (d’Isangi vers Yakusu, en direction de Yangambi). Van Bulck distingue un dialecte occidental (Yawembe/Yawende) et un dialecte oriental (Yaokandja), le parler Lileko de Yatuka étant très proche du Yaokandja. BANTURIVERS documente encore aujourd’hui séparément le lokele yawembe et le lokele yaokandja (groupe C55).
Le groupe de l’Ouest : les descendants de Wembe
Selon la tradition rapportée par Moeller, le groupe Yawembe descend d’un ancêtre commun, Wembe, qui eut six fils. À chacun correspond un clan : Ilema (l’aîné), installé sur la rive de la Lomami, en territoire d’Opala — fortement intégré aux BaMbole voisins, classé comme « pseudo-Lokele » d’influence Mbole ; Engeleke, fondateur du clan YaNdeleke, installé à Isangi même ; Funga, fondateur du clan YaFunga, en amont de l’embouchure de la Lomami ; Isangi, fondateur du clan installé à l’emplacement de l’actuelle Isangi ; Likina, fondateur du clan YaLikina (YaRékina), en aval d’Isangi, sur les deux rives ; Sangandia (le cadet), fondateur du clan YaSangandia, en aval des YaLikina. Leur animal totem est généralement le léopard. Autour de ces clans gravitent des « pseudo-Lokele » — groupes d’origine Topoke, BaSoa ou Turumbu, qui ont adopté la langue et les coutumes lokele sans en être issus.
Le groupe de l’Est : les Yaokandja
Le groupe Yaokandja occupe les rives du fleuve en amont d’Isangi, jusqu’aux environs de Yakusu. Faute de données généalogiques exactes, la classification de Moeller reste ici « purement géographique ». Il comprend notamment les Lokele-Likolo — probablement d’origine Turumbu, entre le fleuve Congo et l’Aruwimi — divisés en sous-groupes (les YaNgonde, les YaForo). Le terme « Yaokandja » recouvre donc plusieurs communautés historiques, et non un seul lignage. La BnF le reconnaît d’ailleurs comme une appellation pour désigner les Lokele, aux côtés de Lileko, Yalikoka, Yawemba et d’autres.
Une identité qui ne fut pas toujours revendiquée
Les archives reprises par la monographie du MRAC montrent que, dans les années 1930, toutes les communautés placées dans le secteur Yaokandja ne se définissaient pas comme Yaokandja. En 1935, le chef Djoko de Yakusu et ses notables déclaraient : « nous sommes Yuwami, et non Yaokandja. » Le terme a donc servi, selon les époques, d’identité régionale, linguistique, puis de catégorie administrative — sans être une tribu homogène depuis des siècles.
Le secteur administratif d’aujourd’hui
Aujourd’hui, Yaokandja est un secteur du territoire d’Isangi (province de la Tshopo), divisé en quatre groupements : Likolombe, Lileko, Yaboni et Yuwani. Cette organisation administrative consolide une identité qui existait déjà sous d’autres formes — mais qui n’était manifestement pas revendiquée de manière uniforme.
Riverains et forestiers : une distinction à manier avec prudence
On trouve parfois l’opposition entre les Liande (riverains, pêcheurs) et les Foma (forestiers, agriculteurs). Elle est réelle — les Liande vivent de la pêche, les Foma d’agriculture — mais il ne faut pas la superposer mécaniquement à la division Yaokandja/Yawembe. Les villages Yaokandja eux-mêmes (Yangambi Lokele, Yakusu, Yafolo, Yatuka) restent étroitement liés au réseau fluvial. Mieux vaut parler d’un continuum fleuve-forêt que d’une opposition tranchée.
L’unité derrière la diversité
Yaokandja et Yawembe forment ensemble le pays lokele : un même peuple, une même vie fluviale, une même langue — mais deux pôles, deux accents, deux mémoires. Comprendre cette dualité, c’est comprendre que l’identité lokele n’est pas un héritage unique et figé, mais le fruit d’une intégration patiente de groupes venus d’horizons divers, réunis par le fleuve et par un même pacte de paix.
Sources
- Moeller, Les grandes lignes des migrations des Bantous de la Province orientale (A.R.S.O.M., 1936)
- Lokomba Baruti, Structure et fonctionnement des institutions politiques traditionnelles chez les Lokele (Cahiers du CEDAF, n°8, 1972)
- Van Bulck, Mission linguistique 1949-1951 (Institut Royal Colonial Belge, 1954)
- BANTURIVERS, campagne de terrain 2021-2022 (lokele yawembe / lokele yaokandja, C55)
- MRAC, monographie de la Tshopo (secteur Yaokandja)
- BnF, notice RAMEAU « Lokele (peuple d’Afrique) »
Note de méthode : la généalogie de Wembe et de ses six fils relève de la tradition orale, rapportée par Moeller (1936). La répartition amont/aval et la distinction dialectale sont, elles, bien établies par les sources linguistiques. Les hypothèses sur l’origine précise (Turumbu, Mongandu) restent des hypothèses, à ne pas présenter comme des faits certains.