Comment les fourmis sauvèrent les œufs de la perdrix
Imaginez la scène. Dans les hautes herbes, au bord du fleuve, une perdrix a pondu. Des œufs tout chauds, bien cachés, et dans chaque coquille, un avenir qui dort. Et puis, un matin… le malheur s’enroule.
Un python. Pas besoin de dents pour voler, lui. Il s’enroule autour du nid, anneau après anneau, comme un câble qui se referme. Le trésor de la perdrix est prisonnier. On ne peut plus y toucher sans tout casser. C’est une bombe, en somme : trop de force, et tout saute.
Alors la perdrix crie. Elle appelle à l’aide, la pauvre, à en perdre la voix.
Le buffle arrive le premier, cornes larges, poitrail en avant. « Qu’est-ce qui t’arrive, petite ? » La perdrix sanglote : « Le python a roulé son corps sur mes œufs. Il me faut quelqu’un de sage pour les sauver. » Le buffle gonfle le torse : « Sage ? Moi, je vais lui marcher dessus, un point c’est tout. » — « Pas toi ! » crie la perdrix. « Pendant que tu lui marches dessus, tu vas m’écraser mes œufs ! »
L’éléphant arrive ensuite. Encore plus gros, encore plus sûr de lui. « Ne pleure plus, je vais le réduire en bouillie. » — « Toi non plus ! Tu vas me briser tous mes œufs ! »
Et voilà. Un animal après l’autre, des gros, des très gros, tous avec la même idée : la manière forte. Taper, écraser, pulvériser. Tous refusés. La force n’a qu’une seule pensée : frapper plus fort. Et plus ça frappe fort, plus c’est fragile, un nid.
La perdrix n’en peut plus. Elle est au bout du rouleau.
C’est là qu’arrive l’armée des fourmis-matraques. Des centaines, des milliers, si minuscules qu’on les croirait bonnes à rien. Elles demandent pourquoi tout ce vacarme. On leur explique. Alors, sans un mot, en silence, elles se mettent en marche. Droit vers le python. Et elles mordent. Cric. Cric. Cric. Leurs mandibules, des milliers de petites pinces vivantes.
Le python, lui, n’y résiste pas. Il se déroule, se détache, et s’en va, glissant, aussi vite qu’il peut.
Ainsi les fourmis sauvèrent les œufs volés — ces œufs que les gros sabots du buffle et de l’éléphant auraient brisés en croyant bien faire.
La sagesse n’habite pas dans la taille. Cent mille petites pinces valent mieux qu’un gros sabot.
Alors, la vraie question : combien de nos problèmes avons-nous écrasés à coups de masse, quand il aurait suffi de mille petits gestes patients ?
Conte traditionnel lokele, recueilli par John H. Weeks en 1911.